Prendre la campagne de vaccination mondiale pour une partie de Risk/Monopoly

Written by on 25 mars 2021

On se croirait de retour à l’époque de la Guerre Froide et de la course à l’armement, avec, d’un côté, les puissances occidentales dirigées par les États-Unis, et de l’autre, les ex-puissances communistes avec en tête la Russie et la Chine.

Alors que les gouvernements demandent la solidarité et l’entraide de leur populations respectives dans la mise en place des mesures sanitaires, voici que ces derniers se lancent dans une dynamique de course au papier de toilette et aux masques, comme on a vu au printemps passé, mais cette fois-ci, avec pour objet de convoitise les milliers de doses de vaccins anti-covid.

D’un côté, les compagnies pharmaceutiques se mettent à dos des dizaines de pays en voie de développement qui n’ont pas les ressources pour développer une recette par eux-mêmes et qui demandent à ce qu’on lève les brevets détenus par le BigPharma, du moins pour la durée de la pandémie. De l’autre, les pays qui produisent les doses utilisent le vaccin comme levier d’influence envers les pays bénéficiaires de leur aide.

Décortiquons.

Premièrement, si le vaccin était décrit par certains dirigeants, dont le président français Emmanuel Macron, comme un « bien public mondial », il n’en demeure pas moins qu’une fois les premiers vaccins approuvés, les pays les plus riches ont fait exactement ce que la majorité des gens sensés, en temps d’incertitude aurait fait : s’accaparer le plus de doses possible, le plus rapidement possible.

Résultat : des 400 millions de vaccins produits et livrés au monde, 90% ont été envoyés vers les pays à revenu moyen et élevé qui, soit dit en passant, ne sont pas nécessairement les pays les plus peuplés.

Plusieurs initiatives ont été mises sur pied pour tenter un rééquilibrage dans la distribution des doses.

Une première, mise en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’an passé, le programme C-TAP (Pooled Access to Technology against covid-19), avait pour objectif d’accélérer le partage de savoir et de savoir-faire entre les compagnies productrices de vaccins. Un échec cuisant. Bien des compagnies se sont jointe à l’initiative, mais aucune n’a voulu participer au partage.

Le mécanisme COVAX, principalement adopté par les pays occidentaux, également mis sur pied par l’OMS, permet aux pays producteurs d’envoyer des doses à l’étranger. Si les gouvernements occidentaux se félicitent de leurs petits dons de quelques centaines de milliers de doses, les pays récipiendaires, en Amérique du Sud et en Afrique, entre autres, estiment que les dons sont largement insuffisants.

On retrouve donc dans la dynamique de l’accès au vaccin un renforcement de la dynamique Nord-Sud présente depuis l’époque de la colonisation.

De l’autre côté, les puissances mondiales ou régionales (États-Unis, Chine, Russie, Inde, Europe) font également du vaccin une arme diplomatique.

Dans les dernières semaines, les États-Unis sont venus appuyer les campagnes de vaccination du Mexique et du Canada avec un don d’environ 4 millions de doses, soit données, soit « prêtées ». Rappelons que ces trois pays sont liés par un des accords pionniers du commerce multilatéral, l’ALENA 2.0 (de son nouveau nom ACEUM), qui en font des partenaires stratégiques et commerciaux clés.

Malgré cela, les puissances qui jouent le plus agressivement à ce jeu sont la Chine et la Russie, qui, comme à l’époque de la Guerre Froide, misent sur l’image de puissance et de générosité envers leurs voisins pour attirer leur amitié. Tant pour la Chine et la Russie que pour l’Inde, démontrer qu’elles sont capables de fournir plusieurs autres pays en vaccins alors que le tout puissant Occident mise sur la vaccination domestique d’abord, est un moyen de réaffirmer leur puissance et leur capacité auprès des pays du Sud – pays généralement soit tournés vers les États-Unis, soit, dans une moindre mesure, vers la Chine.

Par exemple, la Chine envoie des quantités monstres de vaccins vers les pays de l’Asie du Sud-Est, une générosité qui peut être interprétée comme une tentative d’apaisement des craintes de ces pays vis-à-vis de l’expansionnisme chinois en mer de Chine.

Les Émirats Arabes Unis envoient des doses vers la bande de Gaza, territoire palestinien sous contrôle israélien.

L’Inde en envoie aux pays de la région, dont le Sri Lanka, le Népal et le Bangladesh.

En somme, à travers cette pandémie qui a fait plus de 2,5 millions de morts en une année, les quelques puissances et puissances émergentes jouent au Monopoly avec les compagnies pharmaceutiques, en même temps de jouer une partie de Risk entre elles. Pendant ce temps, le compteur tourne…

Photo : Getty images

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